De la confiance et du contrôle

Bert Kruismans, humoriste flamand, bien connu pour ses cafés serrés, et auteur du livre «Meneer de notaris» nous offre sa vision personelle de la réalité notariale.

Je l’admets : je suis tellement vieux que j’ai encore connu ça. Bonne-maman avait récuré la maison et la vaisselle avait été directement mise à place. Nous, petits-enfants, le savions alors. C’était de nouveau ce jour du mois, le jour de la pension.

Bonne-maman n’avait pas de compte en banque et elle recevait chaque mois une modeste somme en liquide que lui payait le convoyeur de fonds, mieux connu sous le nom de « facteur ». Cela ne remonte pas à si longtemps que ça, mais on peut encore à peine se l’imaginer : le facteur parcourant les rues à vélo, le sac rempli de milliers de francs en liquide. Partout où il allait, on lui offrait une bière, un genièvre ou, allez, un café. Quelques mots et puis s’en va. Et s’il le fallait, il faisait aussi une course pour bonne-maman. Aucun problème, on avait encore bien le temps pour ça à l’époque. Aujourd’hui, le facteur a été remplacé par un ETP, ou équivalent temps plein, dont le rendement doit être calculé précisément. Fini donc de prendre le facteur comme personne de confiance ?

Pourtant non, tout revient, sous un nouveau jour. Les facteurs servent désormais à signaler les vols de vélos ou à repérer l’isolement social chez les plus de 80 ans, le tout contre une rémunération appropriée, bien entendu. Aujourd’hui, l’ETP doit tout de même être rentable. Et les facteurs sont les personnes de contact indiquées avec les personnes âgées car, comme on dit, « on les connaît et ils inspirent la confiance ».

Je ne sais pas si les notaires belges recherchent également une diversification de leur ensemble de tâches (un notaire emploie aussi quelques ETP qui doivent être rentables), mais l’histoire des facteurs pourra éventuellement les inspirer. Un bon notaire, on le connaît et il inspire confiance aussi, non ? Quoique, la confiance doit bien sûr venir des deux côtés. Sinon, ça ne marche pas.

C’est un notaire qui m’a raconté cette histoire.
Un jour, je devais recevoir un acte pour une petite habitation modeste. Le vendeur, un sacré gaillard, travaillait, si je ne me trompe pas, quelque part comme gardien. Un sorteur, disons. En tout cas, il en avait l’air. Je n’aurais pas voulu me disputer avec lui. L’acheteur était quant à lui un petit bonhomme, fluet.

D’origine italienne, il avait entre-temps acquis la nationalité belge.  J’ai reçu cet acheteur dans mon étude. Cet homme était vraiment nerveux. Il m’a demandé :
« Monsieur le notaire, ça se passe comment en fait ? Le vendeur m’a dit qu’il allait tout emporter. Les portes, les luminaires, même la cheminée. Et il va aussi démolir la cuisine. Est-ce qu’on peut faire ça ainsi ? »
« Non, Monsieur, tout ce qui est cloué au mur ou fixé dans le plâtre sera à vous. Le vendeur ne peut pas commencer à tout démolir comme ça. En fin de compte, vous voulez acheter une maison, pas un gros œuvre. Je vais vous donner un bon conseil : juste avant de venir signer l’acte chez moi, retournez vérifier minutieusement, un dernier fois, la maison avec le vendeur et vérifiez encore tout une fois convenablement. » « C’est ce que je ferai, Monsieur le notaire. »

Ainsi dit, ainsi fait. Le jour de la passation de l’acte, ils se rendent ensemble à la maison et reviennent à mon étude après 20 minutes. Ça a quand même été vite. Je demande comme si de rien n’était : « Et alors, tout va bien ? »

« Oui oui », répond le vendeur. « Pas de problème. »

L’acheteur opine du bonnet : « En effet, Monsieur le notaire, pas de problème. » Bon, puisqu’il n’y pas de problème, on signe l’acte. Quelques semaines plus tard, l’épouse de l’acheteur me téléphone.
« Je voulais en fait vous appeler plus tôt, Monsieur le notaire, mais nous étions un peu perdus. Je dois quand même vous dire maintenant ce que mon mari a foutu. »
« Mais Madame, votre mari n’est-il pas encore allé visiter la maison avec le vendeur avant la passation de l’acte ? »
« Oui, c’est ce qu’il a dit. Qu’il est allé là-bas avec ce grand lourdaud. Et ils sont en effet restés devant la porte. C’est alors que le vendeur lui a dit : « Mon gars, maintenant t’as le choix. Soit j’te mets une torgnole dans la gueule et j’rigole pas, j’ai embarqué la cuisine, retiré le marbre de la cheminée et pris toutes ces portes en verre ignifuge. Si tu veux quand même encore aller voir, vas-y, mais après j’te fous un fameux pain dans les dents. Soit j’te cogne pas, on retourne chez ce notaire et tu signes l’acte. Alors, qu’est-ce que tu choisis ? »

Ainsi voit-on qu’un notaire (ou un facteur) inspire peut-être une très grande confiance, mais qu’il est parfois plus entre ciel et terre que même la meilleure personne de confiance ne pourrait soupçonner… _

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